E3 La campagne, nouveau rêve des jeunes ?

“En ville, je me sentais enfermé dehors”

Interview avec Anto, informaticien installé à la campagne

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Transcription

— Qu’est-ce que tu fais ?

Je plante des fleurs.

— Pourquoi ?

Pour faire joli.

— T’as toujours vécu à la campagne, toi ?

Pas toujours, mais la plus grande partie de ma vie, je pense.

— C’est pour ça que tu habites à la campagne maintenant ?

Certainement. Je peux pas complètement l’affirmer, mais… probablement. En tout cas, quand je suis revenu de mon fameux voyage, j’ai revécu à la campagne après avoir vécu beaucoup à la ville. Mais je me suis rendu compte que c’était ça que je voulais.

— Donc il y a eu un moment où ça a tilté ? Tu t’es dit “ouais, je peux plus vivre en ville en fait” ?

Je sais pas si on peut parler d’un moment. Mais en tout cas, ayant vécu à la campagne à un endroit que j’adorais, particulièrement au Pérou, quand il a fallu revenir en Europe et se dire reprendre un travail conventionnel, il était hors de question pour moi d’habiter en ville.

— Et donc ton expérience de la vie en ville, qu’est-ce que tu en retiens ?

Déjà, ça dépend des villes où on a habité. J’ai vécu une partie à Paris, qui m’a plu pendant… je pense… 2 ans, 3 ans, 2 ans je pense. Je me suis bien marré, c’était sympa, il y avait mes copains, on faisait bien la fête. C’était cool, mais en même temps, à peu près à la fin de cette expérience à Paris, j’avais l’impression d’être enfermé dehors. Même quand je sortais de chez moi, de mon appartement, et que j’allais me balader en ville, j’avais toujours l’impression d’être quand même enfermé, même si j’étais à l’extérieur.

Et après, j’ai vécu au Maroc, où là j’avais pas trop cette sensation, et je pense que la mer jouait beaucoup, parce que j’étais à Rabat. Du coup, c’était quand même assez chouette, la vie était douce là-bas.

Et après Rabat, je suis parti en Thaïlande, à Bangkok, où je me suis bien marré pendant un an, mais… c’était pas… enfin voilà… c’était pas le grand kiff non plus. J’avais pas de nature là-bas.

Et après la Thaïlande, je suis parti un peu en voyage et j’ai habité vraiment dans quelques endroits, mais plutôt à la campagne. Et voilà.

— Donc est-ce qu’on peut dire que c’est le rapport à la nature en fait qui change la donne, qui te…

Peut-être, peut-être. Je suis pas sûr non plus. Il se trouve que maintenant j’aime un peu plus mettre les mains dans la terre, et je pense que le Pérou a joué aussi là-dedans, parce que dans ce fameux endroit, une partie de mes tâches c’était de faire un peu de potager. C’était chouette, ça détendait. Dans un cadre incroyable, dans la Vallée Sacrée du Pérou.

Et quand je suis revenu, peut-être que ce qui m’a motivé un peu plus sur le potager — pas forcément les fleurs, mais le potager — c’est… bah forcément un peu de COVID, en se disant qu’on est quand même assez exposés à la pénurie de bouffe si jamais ça se passe mal. Je me suis dit que le minimum, c’était d’avoir un petit peu de nourriture chez soi dans le potager, histoire de survivre peut-être trois jours de plus.

— Mais alors du coup, pour le boulot, tu fais comment ?

Pour le boulot, du coup, je suis beaucoup en télétravail, j’ai de la chance. Je travaille trois jours par semaine en télétravail, et sinon, j’habite à peu près à l’exact opposé dans la campagne de mon lieu de travail. Moi, je suis plutôt à l’ouest, et le lieu de travail est plutôt à l’est de Lyon. Et du coup, j’ai une moto pour me déplacer, pour gagner du temps, et pas être embêté dans les bouchons. Donc ça me fait faire 45 minutes de moto le matin, le soir, quand je vais travailler. Deux jours par semaine, ce qui est acceptable.

— Et si tu devais aller au bureau tous les jours, est-ce que tu déciderais quand même de vivre à la campagne, de faire des trajets tous les jours ?

Certainement, mais du coup, je serais dans une campagne plus proche de mon lieu de travail. Et l’est de Lyon, en termes de campagne, si, il y a des trucs sympas, mais le Beaujolais c’est cool.

— Et ce qui fait peur souvent, c’est le manque de vie sociale à la campagne ?

Alors ouais, on peut se la créer soi-même. Pas avoir peur d’aller boire des coups dans un bar tout seul, et puis de faire des rencontres quand elles veulent bien arriver. Faire du sport, s’inscrire dans des clubs — c’est ce que j’ai fait dans mon endroit précédent, où je me suis inscrit dans le club de foot du coin. Pas que j’avais hyper envie de faire du foot, mais ça me faisait faire une activité sportive, et rencontrer du monde du bled où j’habitais.

Donc maintenant j’habite plus dans ce village, mais je fais encore du foot dans ce village, et c’est sympa de garder un peu de contacts. C’est assez cool de pouvoir se balader dans quelques villes du coin et trouver son pote Benjamin qui est là, qui est en train d’acheter des plantes à l’école du coin, qui fait une petite opération pour financer des voyages, des trucs comme ça.

Mais effectivement, il n’y a pas tous les bars qu’on aime à côté de chez soi, il n’y a pas toutes les activités qu’on voudrait forcément. Il y a quand même des cinémas, il y a quand même des petites salles de théâtre — je suis quand même allé voir un cabaret, comment on dit ?

— Burlesque.

Burlesque, à 10 minutes de chez moi en pleine campagne ! C’était une ambiance particulière, parce qu’il n’y avait que des personnes âgées quasiment, sauf trois personnes : moi et mes potes. Mais c’était chouette, c’est marrant de voir qu’il y a des choses comme ça qui s’organisent, qui luttent un peu dans la campagne aussi.

— Tu penses que c’est plus chaleureux, l’ambiance un peu villageoise, campagnarde au final ?

Ça dépend certainement d’où on est. Dans cette région — on va dire le Rhône, ou alors peut-être le Beaujolais, je ne sais pas — c’est un peu difficile de rencontrer du monde. C’est des gens qui sont un peu, comment dire, c’est un peu de l’entre-soi. Même si on dit plutôt ça des Lyonnais, mais autour, c’est aussi le cas.

Dans mon club de foot, il y a un gars qui n’habitait pas du tout dans le coin, qui s’est installé ici, qui a fait exactement la même chose que moi, mais lui il a des enfants, et du coup il a inscrit ses enfants au club. Et un jour on s’est retrouvés au supermarché du coin, et on a parlé de ça, et il me confirmait que c’était pas évident ici, mais que ailleurs, ça pouvait l’être. Donc moi je militais forcément pour la Bretagne — mais en Bretagne, on est un peu plus chaleureux, je pense.

— Parce que tu es Breton, toi, alors.

Tout à fait.

— C’est différent, là-bas, la vie à la campagne ?

Pareil, il y a plusieurs types de campagne. Où sont mes parents, c’est vraiment le centre Bretagne — l’agriculture intensive, etc. — et à 20 km à la ronde, on va tomber sur des personnes qui sont complètement différentes. Où sont mes parents, c’est, on va dire, plus… agriculture un peu… enfin… c’est un peu traditionnel de ce qu’on peut imaginer de la campagne, donc des gens peut-être un peu bourrus, etc. Et en fait, si on fait 20 km au nord-ouest, là on se retrouve dans un autre village, où c’est pas du tout la même ambiance — c’est des gens qui essaient de faire des choses alternatives, etc.

Donc voilà, ça dépend d’où on est, de quel bled on choisit. C’est important, mais c’est pas non plus… c’est pas capital, je veux dire. Tant pis s’il n’y a pas forcément le type de personne avec qui j’aime bien traîner dans le village dans lequel j’habite là, mais il y a des petits îlots qu’on arrive à trouver quand même — des cercles de gens à qui on s’entend un peu mieux.

— Et enfin, est-ce que tu t’imagines un jour te réinstaller en ville ?

Hum… je pense pas. Je pense pas. C’est… ouais, je pense que c’est devenu trop oppressant pour moi, maintenant.

— Même si on te propose un super salaire…

Ah, après, il faut voir. Un super salaire, ça dépend… enfin voilà. Ça dépend de la proposition, ça dépend de l’engagement. Si on me dit “t’as vraiment un salaire qui change de ce que t’as aujourd’hui, qui est vraiment plus important, mais ça impose d’aller, je sais pas, deux ans en Suisse ou un truc comme ça”… on peut peut-être discuter. Ça dépend du nombre de zéros après les premiers chiffres. Enfin, la Suisse, il y a pire, quand même.

— Dans le centre de Paris ou…

Ouais, non, Paris, je pense que je pourrais pas. Vraiment pas. Je pourrais pas… il faudrait aussi que ça soit une activité qui me convienne, ou en tout cas qui aille avec mes valeurs. Je pourrais pas aller six mois chercher du pétrole en Afrique, par exemple. Pour coordonner des choses-là, bah ça, ça non. Ça, je m’y refuse. Mais moi qui suis plutôt dans l’informatique… je sais pas. Ça pourrait… ouais.

Chaque grande ville est différente, donc faut voir. Paris non, des autres capitales européennes, pourquoi pas, pour voir à quoi ressemble la ville là-bas. Amérique du Sud, ouais, j’irais bien voir aussi. Amérique du Nord, je crois que je refuserais, sauf si vraiment gros, gros, gros salaire.

Et sinon, Asie, c’était sympa aussi, même si j’y étais il y a dix ans, et je pense que là, la température, notamment… enfin voilà, ça a dû continuer à chauffer, ça a pas dû s’arrêter, donc ça devrait être un peu compliqué dans ces grandes villes. Il y a aussi le facteur pollution, quand même, qui rentre en compte — donc on est mieux quand même à la campagne.

— Et donc tu bosses dans l’informatique — est-ce que tu as beaucoup de collègues qui vivent aussi à la campagne, ou la plupart vivent en ville ?

Je dirais que la plupart vivent en ville, mais il y en a quand même pas mal qui vivent à la campagne. Il y a des gens qui habitent plus loin que moi — ils sont en Bourgogne par exemple — qui acceptent de faire deux fois par semaine une heure et demie de bagnole pour aller et revenir. Ça, il y a des gens qui font ça.

Pour une heure et demie, là, ça commence à être trop. 45 minutes, ça a toujours été le seuil, on va dire. À l’époque, c’était le seuil à Paris : 45 minutes de métro au grand max. Mais 45 minutes de métro, ça m’amenait juste à La Plaine Saint-Denis, ce qui était sympa, hein, mais c’est pas encore la campagne.

— Super, merci Anto.

Eh ben, de rien !

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Pauline
Pauline
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